• At the Drive-In - In/Casino/Out (1998) par Ulysse Angus

    Mai 6 2010, 6h48



    Après la tournée Acrobatic Tenement, At the Drive-In brûle d’impatience d’enregistrer son nouveau disque. Mais l’élan du groupe est vite brisé par un événement inattendu : le label Flipside abandonne la production d’albums, laissant le quintette sans distributeur ni structure. Commence donc une interminable prospection, At the Drive-In contactant la moindre maison de disques un tant soit peu indépendante sans grand succès. Le miracle se produit toutefois dans un obscur bar californien, où Bob et Michelle Becker de Fearless Records, maison de disques spécialisée dans le pop-punk, sont immédiatement subjugués par la prestance scénique du quintette. Le groupe se précipite dès la signature de son contrat dans un obscur studio californien, complétant l’enregistrement et le mixage en tout juste six jours. Doué d’une énergie hors du commun, At the Drive-In n’attend pas la sortie du disque pour repartir sur les routes, écumant les scènes américaines durant plusieurs mois. Le fantasque duo constitué par le chanteur Cedric Bixler-Zavala et le guitariste Omar Rodriguez-Lopez commence à faire parler de lui, notamment grâce à ses multiples excentricités scéniques et ses massives coiffures de type afro. La puissance des concerts du combo, parfois mâtinées d’interventions verbeuses, fait beaucoup pour son succès, un succès qui a toutefois du mal à dépasser les limites parfois étroites du rock indépendant.

    L’extrême brièveté de l’enregistrement le prouve : At the Drive-In a voulu recréer, comme d’innombrables groupes avant lui, les conditions de ses concerts. Bien que bénéficiant d’une production plus satisfaisante que celle d’Acrobatic Tenement, In/Casino/Out est rugueux et direct, sans grandes fioritures. A vrai dire, ce second disque est dans la droite lignée de son prédécesseur, avec une ambition peut-être plus marquée. Le quintette reprend tous les points présents sur Acrobatic Tenement, en les développant et en les appuyant, affirmant ainsi toute l’étendue de sa maturité artistique. Le style est donc resté le même, s’inscrivant dans le courant aux contours mal définis appelé le post-hardcore : rythmes étranges et multiples, hurlements hardcore, mélodies inattendues. Cedric Bixler-Zavala a quant à lui approfondi son attirance pour les métaphores absconses et les discours nébuleux, un trait d’écriture qui prendra de plus en plus d’importance au fil des années. Ces textes, pouvant rendre perplexe l’amateur le plus aguerri de rock progressif, ne nuisent en rien à l’impact de la musique. Elles participent au contraire au foisonnement d’idées qui se dégage de l’album, un disque traversé par de multiples références et doté d’une énergie communicative. Les guitares, en particulier, s’avèrent hautement audacieuses, bien loin des raucités habituelles du hardcore. Entre arpèges dévoyés et dissonances étudiées, Rodriguez-Lopez et Ward s’extirpent avec bonheur des carcans du punk américain.

    Bixler-Zavala a légèrement adouci ses beuglements frénétiques, ce qui s’avère au final assez satisfaisant ; sa voix aigue manque la force nécessaire pour livrer un chant hardcore digne de ce nom. C’est heureux, car At the Drive-In a justement pour but de sortir des sentiers battus, se dirigeant ainsi vers les terres durement défrichées par Fugazi quelques années auparavant. Le groupe se meut ainsi de plus en plus loin de ses origines, se révélant plus accrocheur et séduisant qu’au début de sa carrière. Les rythmes bizarres et les structures asymétriques qui parsèment des morceaux pourtant tout à fait percutants emmènent l’auditeur dans des contrées inhabituelles, où les concepts familiers semblent singulièrement pervertis. Toutefois, At the Drive-In est encore fort loin de la fusion tous azimuts de The Mars Volta ; c’est ici que le vocable de post-hardcore prend tout son sens. La logique de tous les courants post-rock est d’utiliser tous les tics habituels de la musique populaire pour la propulser dans une nouvelle dimension. Le but, ici, est clairement atteint. Bien qu’At the Drive-In n’a pas encore révélé toute l’ampleur de son talent, jugulé par certains dogmes qu’il n’a pas encore osé défier, il se montre suffisamment charismatique et puissant pour séduire l’amateur de post-punk sur la durée.

    At The Drive In - In/casino/out
  • Pelican - What We All Come to Need (2009) par Assatur

    Abr 10 2010, 7h54



    "Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter." Beckett

    Informer c'est déjà vendre un peu quoi qu'on en dise. A la prime citation d'un simple produit ou de son triste auteur ce sont des copies écoulées, c'est la rançon à payer quand on vient nier une œuvre. Ou plutôt : quand on la remet là où on la situe naturellement, dans l'horreur gaspillée, l'aveu d'impuissance du copiste qui vieillit en même temps que son mimétisme, et s'éloigne toujours plus de l'art...

    Pelican, c'est une sale affaire dont il faut causer, parce qu'il ne se sent pas agoniser, il est déjà tristement insensible, désolidarisé de son influence tellement il a dans la gueule l'influence des autres... Son impuissance, c'est le mou remous de sa nouille qui ne bande plus qu'aux injections du talent des autres. Il pourrait être poli, se branler dans son coin et distiller son extase naïve dans des petites gouttelettes stériles, dilapidées-là sur les steppes sableuses qu'il foule maladroitement. Il a la jouissance aride, ce qu'il enfante crève de chaud sitôt expédié du réservoir qu'il a gros dans la gorge, le Pelican. Il a sucé de son orifice horrible tant de modèles célestes qu'il ne peut que freiner sous ses kilos en trop coupables, s'enfoncer dans les sables mouvants et s'y figer avant de disparaître. L'ennui c'est qu'il persiste et signe en 2009 son petit retour qui n'est même pas un crash terrible dont le vacarme assourdissant gênerait ses détracteurs, mais à peine un ricochet de plus avant la noyade. Le regard terne de ses pochettes grisâtres ou abyssales a repris le carminé ardent des premiers jets fameux, ses vertes années rougeoyantes. Le graphiste a eu l'inspiration de laisser la flotte, qu'on n'oublie pas dans quel égout le pélican barbote indolemment. Qui viendra cartonner un si gauche canard ? Il ne mérite même pas d'être haï, il faut s'en moquer et tirer la chasse, le laisser couler sous la bonde de l'ennui.

    La signature sur Southern Lord et la participation du nouveau mécène Anderson au disque qui va le régaler de dollars n'est que de la publicité, certainement pas un régime. Le produit s'est lui-même vidé de toute substance, n'étant grossi que de matières superfétatoires, au point qu'il en est ringard avant même sa sortie matérielle, on connait déjà la chanson adipeuse. On n'est même pas surpris d'entendre des minauderies sur "Last Breath" (si seulement !) tant ce chant ridicule a honte de lui et de sa proximité avec ces harmonies mielleuses... La saveur suave ne décrasse pas la gorge saturée des débris des autres, elle les coule dans une nouvelle structure si indigente que Giacometti applaudirait le rachitisme de ce filtrat inutile. Pelican invente le poids-lourd allégé, le contenant qui ne demande qu'à exploser d'air comme un ballon ignoblement boursouflé. Le batteur ne fait même plus rire de sa nullité avérée, on le prendrait presque en pitié, qui peut en vouloir à ce pauvre diable de laisser filer entre ses baguettes des mélodies aussi périmées ? Il transpire l'honnêteté à l'insu de ses propres pauvres efforts rythmiques.

    Pelican n'attend plus que l'aval du musée Grévin pour mettre un point d'orgue à sa subtile harmonie du désenchantement. Il est déjà sa propre caricature, statufié dans sa stérilité de mime pas drôle. Les disques passent comme le vent, ce n'est pas Pelican qui avance mais le temps qui le recale à chaque nouveau disque merdique. Ce n'est plus Grévin qu'il faut supplier pour qu'il nous range le Pelican loin de la voie publique, mais le musée des horreurs...

    Pelican, l'ex-dinosaure qui réfute l'ère glaciaire qui lui a balayé son avenir. L'occasion peut-être d'esquiver ce colosse encombrant pour revenir à ses deux premiers efforts, imprimés comme le passage énorme d'un mastodonte d'une ère géologique antédiluvienne. Le reste c'est de la ritournelle de plus en plus décatie, du papier de verre devenu paillettes, du tellurique qui veut décoller en sphères post-rock et s'effrite dans la stratosphère de l'ennui, une fine poudre dans les yeux et un gros caillou dans la chaussure, un pavé dans des flaques d'eau, de la daube préhistorique qui n'a gardé du caillou rugueux de ses origines qu'une surface plane et lisse, une pauvre substance caillée à tailler en cire dans les tympans déjà obstrués d'ordures fossilisées et qui s'érode avec elles jusqu'à devenir un nouveau style, la post-muzak minérale. Ce dont nous avons tous besoin maintenant, c'est de laisser la nature absorber cet étron, que ça fermente un peu, car aucune récolte ne pouvant être moins personnelle il faut laisser les autres recycler Pelican. Il faut que ça transite, que ça se digère. Ce qui en sortira héritera probablement d'une sale gueule, mais peut-être qu'elle fera rire. Ce texte ne demande pas mieux.

    Pelican - What We All Come To Need
  • Inlakesh - The Dreaming Gate (1997) par Melmoth

    Mar 13 2010, 16h47



    Qu'on soit relativement spécialiste ou juste néophyte, la World Music demeure un terrain miné où s'engouffre une quantité assez impressionnante de caca d'inspiration New Age et dérivés. Entre deux compils Buddha Bar pour soirées lounge sous cellophane, l'embout du sacro saint narguilé à sept euros qui dure trois taffes entre les dents... les disques pour mamie avec le chant des baleines sous nappes d'un clavinova faussement japonais... les affreux Tai Chi d'Olivier Shanti pour emballer les nanas consanguines dans la campagne forezienne. Souvent iconoclaste, bourrée de synthés pour colorier le propos, le rendre plus “ethnique”, un peu comme un Sarkozy qui braillerait à qui veut l'entendre ses origines hongroises, c'est juste moche, une saloperie de musique démago. Il faut comprendre qu'il y a un décalage sérieux entre ce qu'on désire représenter et le sujet lui même: la World Music est et restera l'apanage des magazines sur la nutrition bio, malheureusement associée aux compléments alimentaires, aux pierres magiques et à l'eau de lourdes. Impossible de prendre au sérieux un disque encerclé d'un tel attirail marchand. Et pourtant...

    C'est assez peu naturellement, par un parfait hasard en fait, qu'on tombe sur le duo Inlakesh. Né tel un psylocibe, dans l'ombre humide du vieux chêne Steve Roach (la Rolls de l'ambiant), le couple Rob Thomas et Tanya Gerard se posent en virtuoses du didjeridoo, accompagnés pour ce Dreaming Gate d'une petite bande de percussionistes et d'un violoncelle. En quoi Inlakesh se distingue des vilains flibustiers cités plus haut ? Certainement pas par son discours qui se complait dans un mysticisme de bon aloi, le retour à la terre, les dessins du désert Nazca, 2012, ce genre de conneries. Le look non plus, mieux vaut écouter la chose les yeux fermés, sans connaissance de cause. Musicalement ? Inlakesh arrache. Grave.

    Le charme assez vertigineux qui se dégage de cette Dreaming Gate procède d'un choix très simple: la sobriété. Pas de déluge mélodique, quelques feulements à peine sur Hues of Jade. Inlakesh troque également la boîte à rythme de ses confrères niais pour l'artisanat simple des tablas indiennes, des claves, clochettes de Bali, autant d'éléments organiques qui contribuent à l'aspect délicieusement brut de l'oeuvre. Ce métissage improbable, cette chimère indo-arabo-australienne, n'en est que plus fascinante, sous la direction d'un didjeridoo/chef d'orchestre, vortex autour duquel gravite l'obscure cérémonie d' Impermanent Nature, sous un déluge de voix samplées une ambiance reptilienne se meut comme une chair mutante. Tout paraît lointain, les chants monocordes de The Road to Tulku's Palace comme étouffés par l'immensité d'un dessin musical tellement grand qu'on le perd de vue (d'où les lignes Nazca, cqfd) et c'est souvent l'animalité tribale qui domine, par des artifices sonores dont on ignorait encore l'existence, ici ce Wherevernever où la Darbouka est utilisée à contremploi pour créer une rythmique frétillante et sensuelle, là ce Grain & Bowl qu'on pourrait coller dans une bande originale signée Kenji Kawai.

    On évoque rapidement quelques fautes de goût, cette voix sur The Gate façon disque d'initiation à la sophrologie nous renvoie un peu au premier paragraphe mais qu'on se rassure, ce n'est que le temps d'une piste. Au-delà, Inlakesh s'en sort tellement bien qu'on osera timidement le comparer au Kiva de Steve Roach. Peut-être moins sombre, moins torturé, moins électrique, mais nettement magnétique. L'occasion pour nos rockeurs de se poser un moment sur un terrain hostile mais plus abordable qu'il n'y paraît.

    Inlakesh - The Dreaming Gate
  • Auricular - Zelfmoord (2007) par Melmoth

    Fev 7 2010, 9h26



    Sortir de l'underground est une tâche particulièrement ingrate dans le monde très confidentiel de l'ambiant, terrain stérile, sans coups d'éclat ni sorties fracassantes. On pense au pauvre Lustmord (qui est au genre ce que Metallica est au thrash metal) dont chaque nouvel effort s'accompagne d'hurlements de carpes. Ainsi Auricular, one man band d'un mystérieux JC (Jean-Christophe, je présume), nous livre sa neuvième production, un Zelfmoord (suicide en néerlandais) ambitieux qui, s'il n'atteint pas tout à fait sa cible, mérite bien qu'on le tire de l'ombre.

    Le suicidé manque son but, l'ami se jette du haut d'un gratte ciel mais un bout de T-Shirt le maintient accroché à la fenêtre. Zelfmoord se veut avant tout l'histoire d'un viol, d'une gamine que son papounet enferme dans le bureau pour la souiller sans douceur. Or, en dehors du très spectaculaire Prolegomenon, la chose est bien trop calme (n'est pas Jon Davis qui veut), ces nappes noise bien trop délicates. Baste ! Nous sommes libres d'imaginer, si ce n'est le viol, du moins les séquelles qui, de piste en piste, nous amènent avec une sérénité douteuse vers ce fameux zelfmoord. Libres ! Et si ce scénario ne vous plaît pas, changez vous-même de chaîne.

    Alors que l'introduction suppose une longue descente au fond d'un caveau bruitiste à la In Slaughter Natives c'est vers de grands espaces minimalistes que l'oeuvre se poursuit, dans l'enfer blanc des paysages enneigés que l'on contemple la tête appuyée contre la vitre (Repressed Experience), avec le souffle désagréable d'une paranoïa sans objet (Deflowered). Zelfmoord oscille entre un son visuel (la boîte à musique désaccordée, le son lointain d'une ambulance, etc...) et un ambiant spirituel comme un bon vieux Alva Noto, ici majoritaire. Le cul entre deux chaises, Jean-Christophe ne prend pas vraiment de décision, son trip lui passe sous le nez, le thème du disque lui échappe, n'évoque pour nous qu'une image floue. L'oeuvre s'étend trop avec trop peu de matière pour qu'on puisse s'y perdre pieusement. C'est surtout la timidité de l'artiste qui ressort de ces 1H16 d'hésitations, ce dernier comme prisonnier d'une trame qui ne le fascine qu'à moitié. Si suicide il y a, alors c'est un geste lent, comme dans Seven Pounds de Gabrielle Muccino. La créativité n'en est pas pour le moins absente -Opuntia rappelle agréablement le Lyckantropen d'Ulver-, le mélange, savant à défaut d'être équilibré, captive le temps qu'il faut, suffisamment pour écrire une chronique positive.

    Inégal mais soigné, Zelfmoord est l'occasion de découvrir joyeusement (l'album est gratuit via le Myspace) un talent discret dans un océan d'inconnus. Plus à l'aise dans le brossage de tableaux abstraits et ses dérives éthérées, Auricular saura, on l'espère, se libérer du carcan dark qui sonne dans son univers comme une frivolité gênante.
    Auricular - Zelfmoord
  • Massive Attack - Blue Lines (1991) par Roquentin

    Jan 9 2010, 9h26

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    Alors qu’Heligoland s’apprête à sortir février 2010, l’écoute de Blue Lines nous ramène en 91, la guerre du Golfe en ligne de mire. Invités à court-circuiter le nom du groupe pour éviter les amalgames, l’album sort le 8 avril sous le pseudo Massive, avant que ses membres ne récupèrent quelques mois plus tard leur patronyme intégral avec la sortie du single « Safe From Harm ». La formation qui ne cessera d’être à géométrie variable se compose alors de 3D, Daddy G et Mushroom, crédités aux samples et membres fondateurs, auxquels s’adjoignent des guests pour les parties vocales, Horace Andy, Shara Nelson et Tricky, chacun apportant son background musical, du dub à la soul en passant par le hip-hop. Une composition qui ne doit rien au hasard, puisque la plupart évoluent ensemble depuis une dizaine d’années dans la région de Bristol dans le collectif Wild Bunch, avant que le départ de son initiateur Nellee Hooper ( qui coproduira Protection et le Debut de Björk ) pour le projet Soul II Soul ne signe l’arrêt de mort du sound system, la rencontre des membres restants avec Neneh Cherry provoquant quant à elle la naissance commerciale de Massive Attack. Esprit de groupe, métissage des genres, fusion de la musique noire et blanche, la formation propose une vision de la musique mondialiste, point de rencontre ressemblant à une conférence de l’ONU dont les membres auraient trouvé une solution à la paix des peuples. Car bien plus que d’être le point de départ du mouvement trip-hop dont les productions futures accoucheront de quelques merveilles et bien moins l’initiateur d’un nouveau son que l’un des précurseurs d’une conception particulière de le créer et de réunir des éléments disparates jusqu’alors inassociés, ce Blue Lines est avant tout un album qui souligne les richesses de chaque ethnie musicale qu’il fait cohabiter en son sein, sans heurt ni homicide. Une révolution sans arme, à l’aura fraternelle, pourvu d’une conscience inquiète sur le monde, qui rêve avec espoir au rapprochement des âmes et qui parvient, le temps de sa lecture, à les réconcilier.

    Sur le papier, la composition de Massive Attack incarne en effet le pluralisme de l'électorat d’Obama : la soul noire douloureuse et tendre de Shara Nelson, le Reggae du jamaïcain Horace Andy à la voix inqualifiable, le hip-hop enfumé des bas-fonds anglais de Tricky, le tout supervisé par l’électro blanche et les chorus rappés monocordes de Daddy G et 3D ; enveloppés dans des couches de samples (le vénérable Isaac Hayes, le jazz fusion du Mahavishnu Orchestra notamment) superposées à des instruments organiques, de breaks et de scratching à la Beastie Boys de Paul’s Boutique, le melting-pot musical et culturel est clairement la force potentielle de ce Blue Lines, capable en puissance de révolutionner les esprits.

    A juger du résultat, la mission accomplie par Massive Attack est un rêve d’Obama : celle de faire coexister ces diversités sans que l’une n’empiète sur l’autre mais au contraire coordonnent ses efforts en vue du bien commun et d’une révolution culturelle pacifiste. Blue Lines est l’aboutissement d’une réflexion d’une décade d’esprits concertés où chacun a su se trouver sa place dans l’écrin Wind Bunch, s’inscrire dans un projet d’ensemble et surtout, se rendre indispensable. Là où nombre de formations tombent dans la facilité en ajoutant comme une boursouflure une touche dub, rock ou autre pour mimer la filiation, comme simple référence ou fausse originalité abconses, Massive Attack s’est construit un édifice capable d’accueillir ses personnalités dans un mur sonore qui à chaque instant, renvoit aux univers composites des membres qui le composent tout en produisant quelque chose de différent. Reggae, dub, soul, acid house, downtempo, tout cela à la fois, et bien plus. Dans ce combo qui assimile les influences comme une éponge retient l’eau avant de faire pleurer quelques gouttes, Blue Lines brille par sa richesse sonore parfaitement assimilée aboutissant à la création d’un son singulier, salad-bowl où chaque ingrédient relève la saveur du tout, sans qu’aucune ne sature l’espace de sa présence. Une musique d’une complexité infinie qui coule simplement comme une évidence.

    ( L’auteur de ces lignes ne voudrait expliquer rationnellement cette opération magique car s’il le faisait, il se pourrait qu’un parti politique lui réclame la formule et qu’il se voit octroyer le prix Nobel par erreur, à moins qu’il en soit toujours ainsi. Ne parlant que d’art, il ne se contentera que de décrire le miracle et ses effets sur lui-même, laissant le privilège à ses compositeurs d’en déplier le mécanisme et de recevoir ainsi la fameuse statuette pour ce sommet du G20 qui n’a pas, quant à lui, avorté ).

    Formellement, Blue Lines est donc un mélange brassé d’influences diverses, à l’aura positive. Massive Attack n’en est pas encore à cette vision désabusée du monde qui l’entoure, marquée par le glacial et plus malade Mezzanine. Seulement inquiet, l’album se clôt ainsi par le lumineux « Hymn Of The Big Wheel » au texte et à la plage sonore emplis d’ondes apaisantes. La soul caressante de Shara Nelson, la prose lascive et nonchalante d’Andy Horace vient continuellement contrebalancer celle torturée de Tricky et de 3D ainsi que l’atmosphère déjà pesante de certains titres, comme pour cet ambivalent titre d’ouverture « Safe from Harm ». Basse lourde oppressante caractéristique de la formation, écho caverneux, flow monocorde paranoïaque psalmodié en boucle « I was lookin’ back to see if you were lookin’ back at me to see me lookin’ back at you », auxquels quelques touches de piano chaudes et de guitares claires suffisent à en diminuer la force obscure. Le titre « Blue Lines » est un miracle du cool, cinq notes en intro magiques, même si persiste une certaine désillusion et conscience critique de la réalité, remarque valable pour l’intégralité de l’album, comme un long spliff alanguissant après lequel on parlerait conscience sociale ; Massive Attack voulait créer une danse méditative, pour la tête plutôt que pour les jambes. La nuit fut longue le lendemain de ce 8 avril 1991.

    Ambivalence, réunion de pôles contraires, Blue Lines explose les codes et fait naturellement naître une pléiade d’émotions jusqu’alors souterraines. On ne peut que se ranger derrière les critiques dythirambiques d’Unfinished Sympathy : sous un up-tempo hip-hop entraînant, la voix de Shara Nelson apparaît, dolente, solitaire, au milieu de cordes majestueuses ; la soul urbaine naît, bande originale d’une société post-industrielle où défilent visages d’exclus de la rue, usines vidées, tristesse de la quotidienneté, chômage, espoir. A moins qu’il ne s’agisse de tout à fait autre chose. Peu importe, il est un des hymnes consacrés par la génération 90, à l’instar du Smells Like Teen Spirit sorti la même année et qui en rapporte aujourd’hui l’inconscient collectif. Peu importe décidément, à partir du moment où la musique envahit toutes les zones de l’esprit et du corps, l’évènement est assez rare pour qu’il puisse se passer de mots.

    Finalement, Blue Lines est un point final et une majuscule. Conclusion, parce qu’il invite à sa réunion un héritage bigarré d’artistes d’horizons différents dont il tire l’essence à l’os, pillage en douceur symbolisé par la reprise sobre du « Be Thankful For What You’ve Got » de 74 du soulman William Devaughn. Introduction, parce qu’il enlève leurs tenues habituelles et les affublent de vêtements nouveaux. Passerelle entre les cultures, semblant venir d’un autre temps mais faisant basculer la musique dans une nouvelle ère, Blues Lines est surtout une oeuvre aux émotions instables, sans nom pour les identifier, envahissantes, qui résistent à tout effort de catégorisation. Une des raisons parmi lesquelles on ne cessera d'y revenir pour tenter de la saisir, vainement. Une des raisons parmi lesquelles elle demeure infiniment attirante malgré sa vieillesse, car elle provoque toujours à son écoute un sentiment celui-ci bien décelable : la frustration de savoir qu'elle ne s'est pas donnée entièrement bien que le moment fût déjà délicieux. Décidemment au plus haut point sympathique.
    Massive Attack - Blue Lines
  • Kylesa - Static Tensions (2009) par Assatur

    Dez 11 2009, 22h49



    Kylesa en 2006 c'était un disque brut, sans concessions et pour cela même un album un brin poussif, si prometteur et inattendu qu'il ne pouvait qu'appeler une suite excitante. Static Tensions est en cela une promesse tenue et un peu de la hype de l'année 2009 - ce qui n'est pas un mal. Là où les voisins géorgiens Mastodon se plantent dans une mégalomanie prog aseptisé Kylesa fournit un album court, efficace et surprenant. La comparaison avec Mastodon s'arrêtera donc au grain psyché qu'avait vivifié en premier Blood Mountain, disque aussi audacieux qu'indigeste, et dont Kylesa se nourrit également. Pas d'étalage de muscle ici ni de démonstrations incessantes ; c'est même ce qui fait la force de Static Tensions, qui a le sens de la concision - et non du zapping.

    Depuis Time Will Fuse Its Worth le groupe s'est fait plus volubile, plus voyageur, enrichissant ses ambiances avec une classe suprême qui sans renier la puissance de feu ancienne la met en relief sans l'édulcorer. Une progression aussi rare qu'appréciable où par un glissement d'inspiration les titres les plus forts sont paradoxalement les moins bruts. "Unknown Awareness" est à ce titre l'exemple le plus parlant, d'une additivité folle alors qu'il est sans conteste le passage le plus évanescent du disque, celui où les effluves psyché ressortent sans détours pour mieux propulser un refrain accrocheur comme jamais. La triplette d'entrée sonne aussi comme le départ le plus fulgurant imaginable, plaquant de purs moments de bravoure au médiator sur des rythmes fous, ce qui reste, avouons le, la facette la plus séduisante du groupe.

    Comble de la réinvention intelligente, Kylesa évite même l'écueil du "groupe à gimmicks" malgré ses composantes les plus personnelles - la double batterie notamment. Resserré sur l'essentiel, de bonnes chansons, le primat revient toujours aux riffs les plus prenant et aux rythmiques hallucinantes. Pas une seconde de répit là où Time Will Fuse Its Worth alternait passages violents et pauses atmosphériques, rendant sa progression rébarbative et sa cohésion perfectible - parce que sincèrement, le piano ce n'est pas fait pour eux. Static Tensions s'enlise rarement, rate moins ses cibles, tout concentré qu'il est sur l'immédiateté. On n'évite pas malheureusement l'effet gadget d'une voix féminine inutile qui mine régulièrement une face B moins vigoureuse dans l'ensemble - "Only One" faisant figure d'exception géniale - mais l'on cède à la clémence vu l'accroche formidable qu'offre l'album.

    Parce que finalement c'est un peu de ça dont il est question. Metal ou pas, avec ou sans le coté psyché, Kylesa reste surtout une machine de guerre implacable. Kylesa donne l'envie d'un concert furieux. Static Tensions donne l'envie d'une écoute en rotation lourde. A la croisée de genres qui semblent voués au cliché et à la stagnation, Kylesa fait une musique jouissive et suffisamment audacieuse pour dépasser le stade de la simple pile électrique. Disque de l'année, parce que même l'attente n'aura pas refréné la baffe d'un disque-providence qui replace très haut la barre pour toute une scène trop paresseuse.

    Kylesa - Static Tensions
  • Autechre - Tri Repetae (1995) par Deadkal

    Nov 8 2009, 10h05



    Autechre, c’est un duo de bâtisseurs avant tout. Leur principal talent, c’est celui-ci : empiler des éléments les uns sur les autres. Certains enfilent les mélodies, les harmonies, les rythmes, ou tout simplement les notes. D’autres les encastrent, les font se télescoper. Autechre, lui, les empile. Tout simplement, des boîtes les unes sur les autres. Avec d’autres, en particulier les artistes signés sur le label Warp comme Aphex Twin ou Black Dog, ils lançaient alors l’idée d’une musique d’écoute intime et contemplative, loin des déhanchements des dance floors et autres raves. Derrière le sigle IDM, pour Intelligent Dance Music en opposition à l’IBM, on nous promettait une expérience auditive d’intelligence artificielle, oh combien jouissive et douloureuse à la fois. Il n’y’a pas à dire, cette vision de la musique ne pouvait que séduire le misanthrope avide de compositions complexes et élitistes que je suis. Avec Autechre s’insinue cette image qu’on possède tous une parcelle de l’œuvre, cette vérité qui ne saurait être le fait d’une consommation de masse.

    Avec Tri Repetae, Rob Brown et Sean Booth faisaient fort. Car là où nos deux prestidigitateurs créent l’illusion, c’est dans leur capacité à faire en sorte que ces boîtes paraissent habitées par un libre arbitre. A l’écoute on ne sait vraiment plus si c’est notre propre interprétation qui nous joue des tours, recombinant notes, codes, structures à notre insu, ou si vraiment la musique se meut dans les moindres recoins de nos tympans. Nous voilà médusés, de la même façon que le touriste de la Vallée de la Mort l’est à chaque fois devant le numéro de patinage nocturne auquel les rochers s’adonnent une fois les dernières paupières closes. Sur ce troisième opus, le duo s’inscrit quasiment dans le prolongement du constructivisme avec cette débauche de sons anguleux, stridents et tranchants comme des silex, lâchés presque aléatoirement sur des structures géométriques. Pour autant, on reste émerveillé par cette paradoxale musique faite à la fois de complexité et de sobriété, parce qu’une fois passée la première lecture, on se détache progressivement des sombres calculs pour évoluer dans l’espace illimité de notre propre esprit : car cette musique s’adresse à l’âme toute entière et ne saurait être réduite à un numéro de masturbation ostentatoire.

    La machine grondante « Dael » confirme l’évolution d’une fibre aux frontières de la rébellion esthétique, de l’abstraction et de l’art des bruits, annonçant les déconstructions à venir. Le duo semble se livrer à un jeu d’absences combinant pochette minimale et musique minimale ; des infimes variations d’écoulement sonores séduisent lentement les neurones et les font glisser dans un rêve transparent. Cette partition de l’inouï se poursuit à travers deux titres, « Rotar » et « Stud », emblématiques de cette incursion d’éléments noisy et mécaniques dans leur musique. Ainsi les textures comateuses laissent les coudées libres aux Anglais pour faire se télescoper ces architectures syncopées, fracassées sur un mur de nappes enveloppantes. Autechre se joue du hasard comme jadis John Cage, développant mélodies érémitiques et rythmiques gyrovagues. Tout comme sur « Clipper » le groupe y affirme son goût pour la dynamique des sons industriels immersifs et tactiles. Car plus que tout autre sens, c’est sans doute le toucher qui caractérise le mieux leur musique : Autechre joue clairement sur les surfaces et les textures. Sur ce même terrain la géométrie générale d’ « Eudow » prend une inflexion brutale, en faisant mentir et bégayer le rythme dans un joyau de radicalité, un flash de lumière blanche hystérique qui confine au mysticisme et qui prend son envol sur une base mélodique des plus séduisantes. A lui seul, ce titre abrite les bribes de souvenirs métaphysiques de milliers de nuits passées sur les pistes de danse.

    Écouter cet album c’est faire l’effort de se mouvoir à travers un espace à l’architecture complexe et raffinée. C’est aussi s’impliquer et accompagner cette esthétique au-delà de la simple écoute, des années durant pour en saisir les moindres changements. Tri Repetae est un monde en mouvement, forcément transitoire ; un polyèdre convexe irrégulier qui délivre un message différent suivant l’angle d’écoute. Une véritable merveille de l’électronique.

    Autechre - Tri Repetae
  • Tortoise - Beacons of Ancestorship (2009) par Assatur

    Out 10 2009, 8h18



    Quand Beacons of Ancestorship est paru à l'été 2009, une irrépressible nostalgie mélomane m'a ramené à Millions Now Living Will Never Die, deuxième album de Tortoise qui fête déjà sa quinzième année. Une démarche cyclique intrigante mais évidemment bénigne, sinon positive. Que l'incarnation la plus actuelle de Tortoise puisse redonner l'envie de découvrir ses origines est même de très bon augure. Car si avant on revenait presque par dépit à l'incontestable apogée de la formation de Chicago, aujourd'hui c'est pour fêter la fin d'une impasse stylistique.

    Millions Now Living Will Never Die était séminal, il portait en lui les germes d'un nouveau rock "free", décomplexé, tandis que le grunge commençait à s'épuiser. Groupe moderne et passéiste à la fois, Tortoise sonnait comme un revenant du kraut, capable d'alimenter de longues compositions précises et minutieuses tout en gardant cette spontanéité feinte et ce modernisme d'expérimentations electro qui faisaient les belles heures des 70's. Mais l'orthodoxie et les anciens n'étaient qu'une source d'inspiration comme une autre, aucune doctrine ne retenait le groupe. Le jazz, le dub, les Minutemen et le punk enrichissaient une ambition multiforme que seule une sincère intégrité ceinturait, ce noyau dur indé qu'elle n'a jamais trahie. Difficile d'imaginer Tortoise calculer les tenants de la musique rock tendance de demain. Pourtant c'est bien vers lui, ainsi que vers Slint, et plus rarement Bark Psychosis qu'on se tourne quand on cherche la paternité du post-rock des 00's. La blague ! C'est vrai que chez Tortoise on a bien des têtes à faire de la musique chiante, mais enfin le collectif mérite meilleur hommage. Celui de n'avoir rien instauré, d'être resté sérieux, appliqué, volubile et naturellement en marge. Oui, Tortoise mérite le suprême hommage d'être blanchi de cette filiation honteuse car il est moderne anti-modernisme, car il rend les plus beaux hommages à toute la musique du XXème, en passant de l'une à l'autre sans jamais tomber dans les pièges de l'émotion. C'est l'émotion qui vient à lui. Le post-rock, mouvement référentiel par excellence a sombré dans la mégalomanie, dans le quotidien ronflant, dans le recyclage. Le recyclage de produits recyclés ne laisse que des résidus. Le dernier Tortoise vient les balancer loin, si loin qu'on n'en parle plus.

    Beacons of Ancestorship, point de rencontre entre la musique indie et l'intelligent dance music ? Ironiquement, Tortoise n'a jamais autant sonné electro que depuis qu'il a quitté Warp (label d'Aphex Twin, Boards of Canada etc.) Mais c'est même plus original que ça, Tortoise n'a jamais sonné aussi bien tout court. Ce n'est plus le jazz-rock qui s'allonge sur les nappes atmosphériques de TNT, il incorpore des beats dansant, des breaks jouissifs, il superpose du synthétique et de l'organique, il multiplie les sons et assassine la notion de rythme. Aussi dynamique, groovy et épileptique qu'un groupe de math-rock, avec l'orchestration léchée en bonus. Un groupe atmosphérique ? Pourtant "Yinxianghechengqi" fais trembler les dents avec la grâce tentaculaire d'un Lightning Bolt. Comment le pépère Tortoise des années 2000 a fait pour se réinventer avec autant de culot ? A croire que les derniers disques n'étaient qu'un coup de bluff, des échauffements simples. L'alchimie miracle de Beacons semble déconstruite tant elle brasse les sons, mais elle est génialement géométrique, à l'image de sa pochette minimaliste. "Gigantes", démonstration écœurante de talent est probablement le morceau le plus marquant du quintet depuis l'épique "Djed". Et l'été 1995 parait bien pâlot devant un tel tour de force.

    Et le post-rock dans tout ça ? On ne sait toujours pas ce que c'est. Et Tortoise a mieux à faire que d'y penser. En 2009, il peut se revendiquer fer de lance du post-krautrock. Espérons qu'il ne le fera pas.

    Tortoise - Beacons Of Ancestorship
  • Clutch - Strange Cousins from the West (2009) par Iro22

    Set 6 2009, 8h37


    Sans faire plus de bruit que le doux chant du culte que leur voue une frange non négligeable des amateurs de stoner/rock/hard rock/blues/et j’en passe, Clutch sort là son 9ème album studio (sans compter les quelques rassemblement de face b, les rééditions en tout genre et les pléthores de live – tous indispensables). Les deux précédents albums studios From Beale Street To Oblivion et Robot Hive/Exodus avait commence à échauder la patience des plus vieux fans du combo, la faute à des incursions blues sans retenu et un clavier (celui de Mike Schauer) omniprésent. Oubliant la force incroyable de ces deux productions, les mécontents boudaient ce plaisir si rare qu’est la découvert d’un opus du gang de Bakerton. Il semble venu le temps où enfin un album du combo contient tout ce qu’il faut pour tenir la dragée haute à l’insurpassable Blast Tyrant (2004).

    En effet, en offrant en pâture à son auditoire ses 11 nouveaux titres, Clutch reprend la place qui lui vient de droit, compilant en sus de sa science innée du riff et son groove extraterrestre, l’exact dosage entre swing hérité du blues et le gros son qui a fait sa légende. Neil Fallon retrouve l’urgence de son chant, bien plus râpeux que sur les anciennes productions et illumine de son aura les compositions de Strange Cousins From The West.
    Exit Mick Schauer, que l’on croyait définitivement intégré au groupe, les claviers ne se feront que plus discret (utilisé en nappe périodiquement et joués par Fallon). J. Robbins revient aussi derrière les manettes (lui qui avait dirigé les opérations pour Robot Hive/Exodus), succédant ainsi à l’incontournable Joe Barresi. L’opus s’ouvre sur la guitare folle - tout en slide - de Tim Sult annonçant très vite la conservation de cette couleur sudiste qui leur allait si bien sur les albums précédents. Mais le ton est durci. Gaster maltraite ses fûts sans ménagement (les roulements d’‘‘Abraham Lincoln’’ en atteste. D’ailleurs la liste du matériel utilisé par le batteur dans les notes du livret est impressionnante !) et le groupe s’offre même avec ‘‘Minotaur’’ l’un de ses titres le plus heavy depuis une paye. Le saint groove est bien sûr de la partie : Dan Maines est tout en discrétion – comme à son habitude – mais prouve à ceux qui ont tendance à l’oublier que la basse est primordiale lorsque l’on parle de rock.
    Coté tubes, l’histoire retiendra sans aucun doute ‘‘Struck Down’’ sur laquelle le phrasé de Fallon, messianique, rappelle les plus grands titres du groupes (‘‘The Mob Goes Wild’’, ‘‘Burning Beard’’, ‘‘10001110101’’…) ou ‘‘50 000 Unstoppable Watts’’, dévastateur dans son genre. Pour finir, le groupe s’approprie le ‘‘Algo Ha Cambiado’’ de Pappo’s Blues (groupe argentin des 70’s qui peut, à l’écoute de ses titres les plus représentatif être considéré comme le père légitime de Clutch !!) et émerveille carrément sur ‘‘Let A Poor Man Be’’ qui voit Sult ressortir son botlleneck. Du grand art de A à Z !

    Clutch signe là un album solide, passionné et prenant, qui devrait réconcilier tout le monde avec ce combo plus que culte à la carrière sans accroche.
    En cette période de crise du disque avérée (avec décès officiel pour la fin d’année) il est assez beau de voir que Strange Cousins From The West réalise le meilleur départ de vente au Billboard américain, avec 13 000 copies vendues, se plaçant 38ème dès la première semaine. Une revanche que chacun saura apprécier pour un groupe trop longtemps oublié.



    Ps : C’est assez rare pour être précisé : Le digipack de cet album est purement merveilleux. Multipliant les symboles mythologiques, les références aux astres et à la dure réalité de la ville, se séparant en trois volets, la pochette intrigue et passionne, sans compter le livret où une superbe illustration d’Abraham Lincoln en Poséidon devrait finir de ravir les plus septiques au format solide. Rentrer dans cet opus en le téléchargeant équivaut à se dire dépucelé sans jamais avoir quitté les vidéos porno et son petit sopalin !
    Clutch - Strange Cousins From the West
  • Cat Powet - The Greatest (2006) par Yedo

    Ago 8 2009, 9h08



    Il fallait sans doute que cela arrive un jour. A force de se cloisonner dans un univers sombre et étouffant, Chan Marshall prenait le risque de mourir à petit feu, que ce soit mentalement ou artistiquement. La chanteuse a sans doute senti que le moment était venu pour elle de s’évader vers de nouveaux horizons, plus accessibles, plus sereins. The Greatest constitue ainsi un bouleversement majeur dans la discographie de Cat Power. La musique sauvage, dépouillée, minimale, est abandonnée au profit d’un son riche, chaleureux, nourri d’arrangements lorgnant vers la soul, la country et la musique populaire américaine. Pour l'occasion Chan Marshall s’est entourée d’anciens musiciens d’Al Green, célèbre chanteur soul des années 70, qui s'occupent notamment des guitares et ont apporté avec eux trompettes et saxophones. On s'imagine ainsi transporté dans un bar quelconque, paumé dans la cambrousse américaine, à écouter un groupe de vieux musicos jouant pépère la musique traditionnelle du coin pour les trois pelés de l’assistance. L’atmosphère enjouée qui s’en dégage contraste de manière tellement déroutante avec l’univers habituel de Chan Marshall que la chanteuse donne l’impression de s’être compromise en débitant de la soupe populaire fadasse et sans personnalité. The Greatest est un album sans enjeu, sans tension, qui traîne gentiment la futilité de ses chansons sereines et reposantes. On n’est pas à l’abri d’une certaine complaisance, Chan Marshall a cédé à son envie de jouer une musique tranquille, sans jamais chercher à remettre en cause l’équilibre placide de ses chansons (hormis avec Hate, titre évoquant les albums précédents avec ses paroles dures et sa guitare rêche, mais anecdotique au sein de l’album). La chanteuse ne prend aucun risque. On peut saluer le changement radical d’univers mais au-delà c’est l’encéphalogramme plat.

    Les chansons ne sont pas mauvaises mais elles paraissent un peu insipides, baignant dans une sorte d’americana au goût douteux (Lived In Bars, Could We, Empty Shell, Islands, After It All). Les morceaux s’en tirent mieux quand ils font preuve d’une énergie plus significative, comme le prouvent le réjouissant groove de Living Proof, l’aérien Willie (néanmoins parasité par des trompettes et des choeurs sans saveur) et le final tendu Love & Communication qui a le mérite de conclure l’album sur une bonne note. Et puis, loin au-dessus du reste, plane le majestueux The Greatest. Les mots manquent pour décrire une chanson d'une telle envergure. Cat Power atteint la grâce ultime, et, sans vouloir douter de son talent, il lui sera certainement impossible d’écrire une autre merveille de cette trempe. The Greatest est le genre de chanson que l’on écrit qu’une seule fois dans sa vie : le piano, les violons, les chœurs, la mélodie, la voix au bord de la rupture de Chan Marshall (qui n’a jamais aussi bien chanté), l’émotion qui se dégage de ce morceau est palpable. Ilot de beauté écorchée vive au milieu d’une musique passe partout, The Greatest justifie presque à elle seule l’acquisition de l’album. Comment peut-on écrire sa meilleure chanson sur son album le plus convenu ? Au final on a envie d’avoir un peu d’indulgence pour le disque. Certes on a affaire, dans l’ensemble, à une musique molle, de la variété pour retraités américains nostalgiques des bals country de leur jeunesse, mais ce n’est pas non plus inécoutable, c’est léger, parfait en fond sonore, accompagnant le grincement du rocking chair sur le plancher vermoulu de la terrasse à mémé dans l’air frais d’un soir d’été. C’est gentil, c'est accessible, ça ne fait de mal à personne… et puis il y a The Greatest.
    Cat Power - The Greatest